"Être artiste" - 9/9
« Je sais que je suis moi parce que je te ressemble sans être toi. Nos différences, loin de nous condamner, sont des signes pour nous reconnaître, nous compléter, nous enrichir et nous aimer. » Goodÿ – Gilles EUGENE
Dans mon « Regard sur l’évolution du monde », je déambule sur les rives observant les flots, les flux et reflux de nos actes, de nos postures et de nos choix. Je marche sur les sentiers, entre terre et mer, sable et forêt, et je remonte le cours de nos histoires en scrutant le ciel éclairé par le reflet du soleil qui illumine nos nuits. Et, à chaque pas posé sur les pierres polies de nos passages, cette pensée me poursuit persistante : Être artiste.
J’ai commencé cet échange avec vous par ce qui semble être des questions, j’ai continué par des interrogations démonstratives, ancrées dans ma pratique, et arrivé au bout du projet, je me rends compte que les réponses sont tout aussi multiples que la persistance du questionnement est têtue. Il garde l’esprit en éveil, il empêche l’immobilité du geste dans la certitude, faisant de l’œuvre une source de réponses à ses propres questions, ébranlant les postures quand l’œuvre respire juste, ouvrant des brèches dans le voile du monde.
À mes débuts, je pensais qu’il suffisait de créer. Puis j’ai vite compris que créer c’est trouver en moi, dans mon calme bouillonnant d’archétypes, ce qui réclame le geste, ce qui s’observe dans le bruit du monde, dans ses fractures, dans ses beautés immenses et ses fatigues muettes. Comme si être artiste c’était tenir ensemble ce qui se sépare trop vite. Un geste de ré-accordage entre la sensation prenante et la pensée résonnante, entre la mémoire qui s’efface et l’instant qui fuit, entre l’ordre de l’atelier et le tumulte des apparats, entre le visible qui s’impose et l’invisible qui se rappelle.
Dans l’atelier, j’ai appris la lenteur comme une science du respect. Respect de la matière qui résiste, du temps qui dépose les strates, de la lumière qui impose son ordre à travers la rigueur du geste. Chaque toile tendue est un horizon intérieur dans la verticalité de laquelle je cherche la tenue de l’âme dans la matière. Je peins pour écouter, j’écoute pour comprendre, ce « comprendre » qui, je l’ai dit ailleurs, rend possible le respect des autres, même lorsque l’accord tarde à venir. Ce temps qui tarde à s’accorder, c’est aussi la répétition du travail, peindre encore et encore, même sans toile, même sans matériau, pour découvrir que la couleur agit comme une mémoire qui aurait choisi de parler sans phrase. Elle traverse le regard, elle déplace les pensées, elle met les paradoxes à distance, juste pour les pousser au dialogue fécond. Et cette distance engage le corps du regardeur qui, croyant venir voir, se surprend à respirer autrement. Là, dans ce déplacement, quelque chose ouvre l’espace qui cesse d’être simple étendue pour devenir une profondeur où le temps se fait œuvre, fabriquant autour d’elle une zone de relations invisibles, un Extratinrieur. Ce lieu où l’intérieur de chaque partie en regard se mêle dans l’extérieur invisible et rempli des vibrations de chacune, révélant un dialogue silencieux qui s’instaure entre elles.
C’est à cet endroit que naît ce que je présente comme étant « la responsabilité ». Au-delà des leçons de moralité ou d’ordre social et sociétal, cette responsabilité d’être artiste engage de faire en sorte que ce que j’ai vécu, pensé et traversé, puisse devenir un lieu de passage pour d’autres, sans leur voler leur propre chemin. L’œuvre éclaire alors telle une lampe discrète, juste assez pour que chacun retrouve quelque chose de lui-même, puis elle s’infuse dans les mémoires, laissant cette rencontre, d’avec une part de soi, appartenir à celui qui la vit.
Mais cette rencontre merveilleuse avec l’œuvre crée un sentiment de triste joie pour celui qui a créé. À cet instant, le créateur voit l’œuvre ne plus lui appartenir, car elle existe dorénavant par elle-même pour partager ses secrets avec d’autres que lui. Elle vit de ses échos continuant sans moi. Engendrant des RéZonans différentes en chacun, tout en vibrant à la même fréquence selon l’angle du regard, la luminosité du lieu, ou encore la disposition du regardeur. Une Addition synchrêtique, une méthode vivante où les multiples peuvent se parler de pluralité au travers d’un lien commun : l’œuvre d’art.
C’est pour cela que je regarde autrement ce que nous appelons « exposition ». Le mot ressemble à une vitrine, alors que l’acte ressemble à une rencontre. Une rencontre où l’on devrait apprendre à se tenir, à se parler, à laisser la différence agir comme une nuance créatrice de lien. Une rencontre où l’on découvre que l’eau relie aussi bien qu’elle sépare, que nos rivages existent pour être traversés avec respect, et que ce respect devient une pratique du regard dans l’écoute de nos vibrations. Le monde a besoin de gestes qui se font monde.
Être artiste, c’est sans doute la sincérité dans l’acte de créer, la souffrance dans l’acte de laisser partir, la joie de sentir les vibrations des regards dans ce silence qui, en chacun, cherche une forme pour continuer à respirer, au-delà de tout discours.
Pour cela, je continuerai de peindre comme on continue de parler à quelqu’un qu’on aime, sans garantie de réponse, dans l’espoir têtu qu’un jour, quelque part, une lumière le réveillera de son coma. Et alors, peut-être, je saurais ce que cela veut dire que d’être artiste.
Goodÿ – 17/01/2026