"Être Artiste" - 3/9

" Nous allons de corps en corps, mais c’est toujours le corps même de l’Univers ; et nous ne perdons rien de ce voyage spasmodique. Nous ne pouvons oublier. Cela ne nous est pas permis. La vérité est que nous gardons tout, dans les cellules cadenassées de notre être, jusqu’à l’instant de l’éveil.

(Extrait de : Michel Rovélas, Mémoires de sang, mémoires de vie. Mythologies créoles, p. 144, Éditions de Paris – Max Chaleil, 2019)


Écoutant le silence se propager à travers lui, l’artiste, qui accepte le deal, s’anime dans son corps et son esprit, provoquant le mouvement créatif. Un mouvement qui se fait geste, un geste qui précède la forme comme le souffle précède le mot. Il s’avance dans sa quête, porté par une intuition plus ancienne que la pensée. C’est une mémoire du corps qui se souvient de ce qui l’a traversé avant de savoir ce qu’il va laisser comme traces.

Être artiste, c’est aussi cela : demeurer dans cet instant d’avant la volonté, là où la main explore, hésite, s’étire vers la matière pour entendre comment elle respire. Tout commence dans ce froissement du silence, dans cette attente qui devient, dans ce passage où la lumière s’invite avant l’éveil de l’esprit.

Dans l’atelier, la clarté se répand lentement, comme si chaque poussière d’air cherchait sa place, l’espace gardant le calme des commencements, ce silence profond où rien n’est encore décidé et où tout, pourtant, respire déjà. Les outils dorment, les pigments se reposent, la toile vit déjà dans son sommeil apaisé, prête à accueillir ce qui n’a pas encore de forme. Le tout demeure dans un dialogue discret, un murmure immobile, attendant le geste qui les réunira dans un débat vibrant.

Lorsque ce geste paraît, il se déploie comme un prolongement du monde inscrit dans son âme. Qu’il surgisse de sa volonté ou d’un mouvement plus secret, venu de plus loin que lui, son bras se lève par ce geste, sa main suit, et la matière s’ouvre pour recevoir la continuité de tout ce qui vit, dans un rythme envoûtant l’artiste, courant le long de son bras, glissant dans ses doigts comme un fleuve invisible : tantôt calme, tantôt tumultueux, parfois limpide, parfois trouble, mais toujours traçant son chemin, déposant ici et là la mémoire de son passage.

Chaque mouvement porte sa lumière : certains effleurent, d’autres s’enfoncent, d’autres encore dessinent la trace de ce qui n’a pas de contour, tandis que d’autres effacent sans faire disparaître. Dans cette continuité où tout circule, chaque geste accueille celui qui le précède, portant en lui un écho, offrant au suivant un terrain où naître. Le mouvement devient mémoire du mouvement, une longue remontée dans le vivant du geste, jusqu’à ce que la forme paraisse, doucement, issue de cette lente transmutation entre le temps, la matière et l’espace s’accordant dans la lumière. Là, on se laisse à penser que tout est souvenir qui s’ouvre, se diffuse et respire dans la chaleur du geste, la trace de son passage, et dans cette retenue lumineuse abritant déjà la promesse de ce qui cherche encore sa naissance.

Son corps, lui, s’accorde à cette dynamique, écoutant la résistance, la souplesse, la gravité du monde. L’outil, prolongement de la main, se fait intermédiaire entre l’éveil de la toile, de l’œuvre, et ce qui cherche à se souvenir d’avoir existé. L’artiste accompagne ce passage, se tenant debout dans la création, à la limite du dire, ce non-lieu du battement précis où la matière se transforme en lumière.

Et parfois, le geste s’efface, se retirant pour laisser place à la matière devenue conscience. Alors tout recommence, continuant ainsi le rituel dans la couleur qui devient souffle, la ligne qui se fait souvenir, la forme qui respire le silence. Le geste avant la forme, un mouvement de la naissance du monde à l’intérieur du monde, la possibilité du visible à travers le vivant, où l’art rejoint le temps, où le temps rejoint le souffle, où chaque chose devient passage vers une autre mémoire : c’est là, dans la main immobile qui écoute encore la lumière, que tout commence.

Goodÿ – 13/11/2025

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