"Être Artiste" - 4/9

Je suis né dans un champ de bataille où tout se produit au ralenti. Sauf quand les coutelas se lèvent au-dessus des calebasses.

(Extrait de (Michel Rovélas, Mémoires de sang, mémoires de vie. Mythologies créoles, p. 152, Éditions de Paris – Max Chaleil, 2019)

Lorsque le mouvement se retire et que la lumière respire encore dans ma main immobile, une autre traversée s’ouvre. C’est là que commence une marche plus ancienne, une marche qui dépasse l’atelier pour rejoindre ce territoire intérieur où l’ombre et la clarté dialoguent comme deux souffles d’un même corps. Je chemine en silence sur ce sentier éclairé par l’audace de laisser l’ombre respirer, acceptant que la lumière seule ne suffise pas, que le clair et le sombre tissent ensemble la trame vibrante de tout ce qui va advenir. Un lent surgissement qui prend naissance à la fois dans la longue maturation de mon regard, et le vivant témoignage de mes racines, archipel, corps, mémoire. Cet archipel-espace fait de fragments reliés par l’eau où baignent des identités composites, la mémoire coloniale et l’après. Ce corps-mémoire qui porte la transmission, les blessures, les beautés, les héritages d’une chair habitée par l’histoire du lieu. Une mémoire-chair épaisse qui relie la géographie au temps, qui donne de la longueur aux instants, créant ainsi l’héritage inscrite en moi. Une traversée intérieure où je reviens vers mes origines, cette constellation d’îles intérieures, de corps et de mémoires entremêlées, pour y recevoir un souffle, une manière d’être au monde porté par le multiple.

Alors je peins, m’avançant vers cet espace où ma volonté de faire dialogue avec le laisser-advenir du passeur que je suis, nageant entre deux rives d’un même courant ; l’une offre l’élan, l’autre la retenue. L’œuvre se forme là, dans cette circulation intérieure de la rivière, qui s’agite se frayant un passage, serrée entre les roches, puis paisible, dans le bassin accueillant et frais ou elle circule en se reposant. Dans l’air flotte un bruissement de feuillages laissant s’envoler quelques chants d’oiseaux que je n’ai jamais cherché à identifier, prenant juste plaisir à sentir leurs vibrations subtiles me traverser. J’écoute ce murmure et y répond par la présence, en accompagnant le passage du monde, me souvenant du sol de la mangrove, des racines qui s’entrelaçaient comme les fils de l’histoire dans un sol mou qui encaisse pourtant les déferlements de la mer. Je revois ces branches semblables à des racines s’élançant telles des bras vers la lumière.

Mais le temps s’écoule, et j’essaie de le saisir, de le transformer en matière, en souffle, en trace. L’œuvre m’apprend dans ces instants-là, que ce que je pensais être l’aboutissement d’un plan est en réalité une respiration d’un instant qui a pris son ancrage dans l’éternité, et se réalise dans le souvenir de l’invisible qui se souvient d’avoir été. Et dans cette respiration, dans cet entre-temps, l’artiste se tient droit, en témoin conquit par sa conquête.

Je retourne dans ce monde qui bouge, dont les marches du siècle s’élèvent et s’effondrent, et où l’art subsiste comme un espace de résistance de l’amour conscient. Parce que, dans un monde qui se nourrit de banalité et d’instantanéité, je crois que la création est un luxe nécessaire à la salvation des âmes, et que l’artiste demeure le veilleur du sens, l’ouvrier de la nuance, celui qui écoute la matière avant de la figer, au-delà de l’ornement, dans un acte de survivance de l’Humanus.

Alors je peins, je creuse, respirant la couleur dans l’espace-temps de sa matière, cherchant la lumière de l’ombre qui éclaire ma forme. Dans ce moment, moi l’amoureux des mots depuis ma tendre jeunesse, je les laisse aux philosophes, aux critiques et à la littérature, pour rester encore un peu dans le geste du pinceau, l’écoute de la toile vivante, l’arrêt du regard posé, ici et là, en mouvements apaisés, imaginant que la création pourrait être cette mangrove de l’archipel qui m’habite. En même temps aérienne et souterraine, tout en étant multiple et radicale, abritant tant de vies. Peindre encore et encore la vie dans ses couleurs que je dessine sur la toile tendue, dans le vibrant espoir d’emmener tout un chacun à s’interroger à son tour sur la vie, sur sa vie. Car la culture ne saurait se résumer à nos façades vitrées de postures érigées.

Être artiste c’est peut-être devenir l’écho de cette résonance plus large que nous, une résonance qui traverse le temps, protège nos rivés par la création de sens et nourrit l’être.

Goodÿ – 20/11/2025

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