"Être Artiste" - 5/9

Mais, n’oublions pas. La vie, c’est l’inscription de tout ce qui fait d’un corps, quelle que soit sa nature, à la fois, un lieu et un mécanisme où tout se transforme sans arrêt, dans ses rapports dialectiques avec lui-même et avec son environnement."

(Extrait de Michel Rovélas, Mémoires de sang, mémoires de vie. Mythologies créoles, p. 145, Éditions de Paris – Max Chaleil, 2019)


Je chemine sur ce parcours gravissant des sentiers vers un sommet d’échos diffus et profonds. Alors je tends l’oreille, puis l’autre pour comprendre du souffle, les mots du monde avant de les traduire. J’accorde mon corps à cette tension, j’ouvre mon regard à cette lumière invisible, j’écoute mon cœur mesurer cette vibration que toute chose porte en sourdine. Bien au-delà d’une quelconque domination de la matière s’installe une dialectique subtile entre ce qui parle et ce que nous pouvons entendre.

Et pendant ce temps, j’entends la pluie tomber sur la toiture en tôle, j’écoute le bruit du vent chantant dans les feuillages de la diversité du paysage, je vois le temps pousser la nuit qui résiste à l’aube comme pour retenir encore les silences, je ressens encore le toucher de la couleur-matière du temps et soudain, dans un calme rythmé du seul bruit de ma respiration lente et sifflante du fin fond d’une quête incessante, je me retrouve à participer à l’écriture de quelques notes de la chanson du monde qui se voit. L’artiste, que je ne sais pas si je suis, se sent investi d’une rage douce d’exprimer, avec ferveur, l’image cadencée de l’ombre peinte qui dessine le trait révélant les couleurs dissoutes dans l’illusion du voir.

Dans mon atelier, je ferme les yeux un instant, je revis ces frôlements écoutant le pipirite me conter l’histoire du réveil de la nuit qui vient de passer et de l’aube déjà qui s’active à éclairer autrement la pièce. Je vis alors ce surgissement dévoilé où « l’objet » en création contient autant « d’instants » que de lignes forgées. De ces « entre-mondes » traversant nos sensibilités et notre attention, naît une exigence de patience, de délicatesse et d’abandon qui se fait maîtrise. Ils exigent une plasticité de l’égo affirmé qui, parfois, s’efface de la surface pour mieux s’exprimer dans le support, tantôt pont, tantôt fleuve, tantôt flèche, tantôt arc, et se met en œuvre dans le monde.

De là naît sans doute la magie de faire œuvre, ménageant les respirations de la peau de la mémoire faite œuvre, dans l’effort des outils du peintre à conter une histoire que nul pinceau ne pourra épuiser, mais que le geste pourra honorer. Alors je me tiens dans « l’Extratinrieur » pour accompagner une création qui exprime ces « entre-mondes » : l’intérieur et l’extérieur, le visible et l’invisible, le silence et la couleur. Une RéZonans de chaque corde des sens qui vibrent à la fréquence du temps qui se souvient, dans la lumière, d’avoir été souffle, jusqu’à cette sensation ténue mais envahissante d’une fin qui engendre une suite. Cet instant où l’artiste termine une œuvre en la poursuivant par celle à venir. La main s’arrête, la geste se pose, mais on reste à l’écoute, l’écoute de l’autre regard, celui de la contemplation. Car oui, le premier regardeur qui continue l’existence de l’œuvre et lui donne pleinement vie matérielle, c’est celle du créateur lui-même qui redevient visiteur. Et là on trouve l’écho, on arrive au bout du sentier gravi, émerveillé par ce monde qui se répond à lui-même dans le travail de l’artiste : l’œuvre d’art.

Être artiste, c’est construire ce pont fragile entre la matière et l’âme, entre le visible du monde et l’invisible qui l’anime. C’est habiter cet « Extratinrieur », peau de fréquences faites de silences symphoniques, de bruits inaudibles, de tensions créatrices : d’échos.


Goodÿ – 20/11/2025

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