"Être artiste" - 6/9
“ Les couleurs sont la vie et je les dessine sur la toile tendue pour emmener tout un chacun à s’interroger à son tour sur la vie, sur sa vie. ” (Extrait de Goodÿ - “Être Artiste 4/9”)
Lorsque le mouvement se retire et que la lumière respire encore dans ma main immobile, une autre traversée s’ouvre, comme si le geste, en se posant, donnait soudain accès à une marche plus ancienne, une marche qui déborde l’atelier pour rejoindre ce territoire intérieur où l’ombre et la clarté conversent, deux souffles d’un même corps, deux manières de laisser le monde apparaître : un autre regard. Un autre regard qui chemine ainsi sur un sentier habité par cette audace discrète du faire œuvre, laissant l’ombre respirer dans la lumière qui s’épaissit dans un visible prenant forme de cette trame tissée, patiemment, par des lignes de nuances entre tension et fusion.
Un surgissement lent prend naissance dans la maturation de ce regard, le premier du regardeur qui se souvient d’avoir peint. Un regard autre, comme autant de vivants témoignages de mes racines d’archipel, de mon corps las de la danse, de ma mémoire emplie d’archétypes. Un archipel où les contes nous crient tant d’histoires entremêlées faites de terroirs divers reliés par l’eau, où circulent des identités bafouées, morcelées, composites et affirmées. Une mémoire de colonie départementalisée en région ultrapériphérique d’Amériques prolongée par l’après, et qui, pourtant, porte en elle tant de vastes terres reliées par les eaux, douces et tourmentées, parfois rugueuses, de ce monde aux quatre vents qui se veut un. Un corps-mémoire qui crée une manière d’habiter le multiple-pluriel en le portant comme une respiration, qui accueille transmissions, blessures, beautés et héritages dans une chair tenue par l’histoire du lieu qui l’a vu naître et l’a fait grandir, le nourrissant de ses forces et de ses tremblements. Une mémoire épaisse qui relie la géographie au temps, qui donne de la longueur aux instants, qui dépose en moi, couche après couche, l’héritage qui me traverse.
Alors je m’aperçois que l’artiste dé-peint ce monde dans ses lignes de nuances, et, avançant dans l’extratinriorialité de l’œuvre qui prend vie à mesure du dialogue qui s’instaure, entre l’élan, et la retenue, je regarde, autrement, je vois ce que je percevais, confrontant le passeur au regardeur premier. Et, dans l’air où flotte un bruissement de feuillages porté par quelques chants d’oiseaux, la chaleur de l’aube qui déjà laisse place au jour vient mettre son grain de sel : est-ce la lumière qui révèle la matière des formes ou sont-ce les formes, retenant les fréquences, qui créent la matière lumineuse ? Je n’y répondrai pas, préférant me laisser bercer par l’illusion des vibrations qui me traversent, sans que je ne puisse les retenir, sinon qu’en écoutant leurs murmures ; et j’y réponds par la présence, accompagnant le passage du monde dans ma mémoire mangrove profonde au sol souple de racines obstinées, entrelacées de fils anciens, comme si l’histoire, elle aussi, cherchait sa lumière à travers ses propres nœuds, comme si l’atelier devenait un seuil où se rejoignent des temps différents, des paysages différents et des respirations différentes qui se respectent par leur RéZonans.
L’œuvre m’enseigne dans cet échange, que l’instant porte en lui la forme qui s’accorde, par la mesure du temps, à une respiration ancrée dans la durée qui nous rassure, et le visible, cette lumière qui se révèle à la mémoire de notre vision, se donne comme une venue, une trace provisoire de ce qui cherche un souvenir du souffle en traversant la peau de l’œuvre de sa caresse.
Le téléphone sonne déjà, c’est un appel d’ailleurs, une terre lointaine où le jour suit la course bien avancée du soleil. Je retourne ainsi dans ce monde en mouvement, où les marches du siècle s’élèvent et se défont, et où l’art demeure un espace de résistance de l’amour conscient, un lieu de tenue, de présence, de survivance de l’Humanus. La création s’y déploie comme une nécessité attentive, capable de protéger ce qui, en nous, demeure rivé au vivant, et l’artiste, lui, veille au sens, travaille la nuance, écoute le souffle qui lui parle de la matière pour l’élever au-delà de l’ornement, dans le geste même d’une fidélité à la vie. Être artiste, c’est peut-être cela : devenir l’écho d’une résonance plus vaste que nous, cette RéZonans qui traverse les temps, nourrit l’être, et maintient ouverte la possibilité d’aimer nos différences.
Goodÿ – 17/12/2025