"Être artiste" - 7/9

Dans le cœur de mon âme en peine de voir tant de gâchis d'énergies et d'intelligences dispersées dans des joutes verbales, de combats de coqs, qui ne font que rajouter de la défiance à la méfiance et du doute à l'incertain, je puise encore un peu d'espoir en la raison

Extrait de, Les pensées de Goodÿ, 2019-2022


Quand vient ce temps où le monde se rappelle de mon existence, l’atelier, refuge de la pensée, retrouve un silence lourd, parfois pesant, comme si la lumière s’arrêtait de vouloir me parler de matière et de mémoire. Mais, la toile elle, reste là, tendue, immobile comme un horizon intérieur, et je sens que quelque chose continue de marcher, tel un murmure sourd, lointain mais vibrant qui résonne par-delà l’oreille pour se laisser entendre au fond de moi. Dans ce moment de flottement, le choix se fait, l’œuvre existe, et m’assure de l’âme qui s’accorde à son vaisseau, du geste qui peut prendre une pose pour s’occuper du bruit du monde, et du souffle qui a posé sur la toile les souvenirs invisibles de nos instants de vies.

Je comprends alors que peindre engage une présence plus vaste que l’existence de l’œuvre. C’est créer une peau qui effleure le regard au plus profond de la conscience, demandant à la rétine de se tenir à la bonne distance, celle où l’espace cesse d’être simple étendue pour devenir profondeur, celle où le temps cesse d’être simple passage pour devenir matière : un extratinrieur rempli de relations invisibles. Une distance impliquant même le corps du regardeur entrainé, bien malgré lui, dans une danse mue par l’extratinriorialisation de la lumière qui, dans l’œuvre, se souvient d’avoir été.  Et cette matière-là, je la touche depuis vingt-cinq années déjà, comme on touche un mur ancien, en écoutant ses échos qui me montrent des histoires au-delà du simple imaginaire. Et je perçois, sous la surface dessinée de couleurs peintes par leurs ombres, la température des jours, la continuité des siècles, la fusion des temps, les liens qui tissent les cultures dans l’expression de leurs différences.

Je me découvre alors cette nature inexistante, fils du temps et de l’espace, né de leur entrelacement, nourri par leur tension douce, élevé par leurs mouvements. Le temps m’offre la longueur de sa respiration pour plonger dans l’espace des mémoires et des souffles à accorder. De cette relation naît mon travail, une tentative patiente et sans relâche pour laisser l’un et l’autre se reconnaître dans la matière, jusqu’à ce qu’une forme apparaisse comme une présence qui se matérialise hors des schémas synesthétiques.

La RéZonans de la toile révèle comme une carte, avec ses reliefs, ses creux, ses passages, ses zones de silence, où les couleurs créent des distances et où les lignes tracent des routes. Un jeu d’ombre et de lumière montrant l’épaisseur de l’histoire qui se raconte. Et, derrière tout cela, je sens que l’œuvre ne peut se limiter à ce que je crée, elle m’enseigne aussi la manière de tenir debout au milieu du monde, d’y marcher sans perdre l’attention, d’en comprendre le devenir et par conséquent d’entrevoir ma responsabilité.

Dans cette filiation, mon corps aussi garde sa part.  Il reconnaît le temps, par ses souvenirs, par ses retours, par les images qui se suivent au crépuscule des aubes. Il prend connaissance de l’espace, il le mesure par sa présence, par sa fatigue, par sa danse parfois, par ses arrêts aussi et bien plus encore par ses douleurs. Pourtant, chaque fois je retourne à l’atelier pour retrouver mes couleurs matières, temps, et espaces, m’accompagnant dans ce recommencement fécond où l’œuvre en création reçoit la somme de mes pensées, me renvoyant la lumière des souvenirs dans sa pluralité de sens. Je peins avec ce corps-là, traversé par ce qu’il porte en cherchant la justesse du geste révélateur.

L’atelier demeure un point d’ancrage, et il demeure aussi une porte. On y entre pour faire œuvre, on en sort pour rejoindre le monde. Et entre les deux, quelque chose se tisse dans la fidélité à la vie, une écoute tenue, un regard qui apprend à reconnaître, dans la matière, la lumière qui traverse le temps. Et quand la toile commence à tenir, quand elle respire avec sa justesse, je sens qu’elle agit comme un miroir singulier. Elle me rappelle que l’art touche à une responsabilité, celle de maintenir la RéZonans d’un être vers un être autre, d’une terre vers une terre autre, d’un temps vers un temps autre, dans la traversée des eaux qui nous relient, sans perdre la délicatesse du passage, sans dénaturer les rivages qui nous identifient dans la circulation des vécus.

Goodÿ – 17/12/2025

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